Etude d’un «bijou optique secret» au LFG Bijou photo-microscopique de René Dagron

Revue de l’Association Française de Gemmologie N° 180 - Juin 2012

Le Laboratoire Français de Gemmologie a récemment pu analyser un bijou exceptionnel. Il s’agit d’un pendentif de forme ovoïde en or ciselé contenant deux ouvertures
circulaires alignées permettant à la lumière de traverser l’objet.
Le bijou pèse 1,96 g, et mesure 18,9 x 10,1 x 9,8 mm environ(bélière tendue).

«Bijou secret» analysé au LFG.
Le bijou pèse 1,96 g, et mesure 18,9 x 10,1 x 9,8 mm environ (bélière déployée)

En observant l’intérieur de l’objet, notre surprise a été de voir le portrait d’une femme sous la forme d’un microfilm d’un millimètre de large collé entre deux morceaux de verre. Un des deux morceaux est convexe, l’autre est plan. En regardant directement au travers du bijou, le portrait était nettement visible même sans microscope ou loupe.


Photo du microfilm à travers une ouverture (grossissement x120)



Photo du microfilm (largeur du microfilm 1 mm)

Ce type de bijoux photo-microscopiques a été inventé en 1857 par René Prudent Patrice Dagron (1819 - 1900).
Il s’est servi de microfilm créé à partir de collodion (composé de nitrocellulose dissoute dans un mélange d’éther et d’alcool, découvert par Louis Ménard en 1846).
La plaque au collodion humide trempée dans un produit chimique a eu une application photographique (notamment pour la production de pellicule photo).
Elle a été inventée en 1851 par Frederick Scott Archer (1813-1857) ou Gustave le Gray mais ne permettait qu’un temps de pose inférieur à 30 secondes environ.
Le microfilm quant à lui,a été inventé par John Benjamin Dancer en 1851 qui utilisait des microscopes pour les observer. Il avait réussi à produire des photomicrographies d’environ 3 mm2.


Portrait de René Prudent Patrice Dagron (1819-1900)

René Dagron eu l’idée, en voyant l’invention des microfilms de Benjamin Dancer, de créer une technique permettant l’observation des microfilms sans la nécessité d’un microscope.
Pour se faire, il s’est aidé de lentilles stanhopes modifiées, d’où le nom de stanhope ou stanho-scopes attribué au couplage de cette lentille avec un microfilm, agrandissant les microfilms de 300 fois (une lentille stanhope est un cylindre de verre ayant ses deux extrémités convexes, l’une plus convexe que l’autre, inventée par Charles, 3ème Comte de Stanhope).
René Dagron modifia la lentille de stanhope en aplanissant une extrémité et en la positionnant à la distance exacte du plan focal de la première extrémité.
Il sciait la lentille en deux et collait le microfilm avec du baume du Canada. La lentille de stanhope ainsi modifiée était assez petite pour être montée dans des bagues, des pendentifs, des miniatures en ivoire, des croix... Elle connut un grand succès auprès du grand public lors de la foire internationale de Paris en 1859.
A tel point que René Dagron ouvrit une usine à Gex, Ain (France) en 1859 employant jusqu’à 60 personnes et produisant 12.000 pièces par jour.
Il breveta son invention en 1860 sous le nom de bijoux photo-microscopiques ou photo-joaillerie microscopique. En 1862, il publia un livre Cylindres photomicroscopiques, montés et non montés sur bijoux.
Eugène Reymond, puis son fils Roger, succédèrent à René Dagron à la tête de l’usine de fabrication de stanhoscopes, pendant plus d’un siècle, jusqu’en 1998, année de fermeture.


Portrait de René Prudent Patrice Dagron avec des lentilles stanhopes modifiées de son invention (source : http://www.stanhopes.info/)

Un des auteurs (OS) a proposé de placer une source lumineuse focalisée derrière le pendentif pour voir s’il était possible de projeter le portrait sur un mur. Cette bonne idée nous permis
alors d’admirer face à nous ce portrait qui a traversé les années.


Montage effectué au LFG pour la projection du portrait avec une source de lumière avec fibre optique

Projection du portrait sur un mur du laboratoire (largeur environ 50 cm)

 

Après quelques recherches sur les poinçons et le portrait, nous avons pu retracer l’histoire de ce bijou confirmée par la suite par le propriétaire de l’objet.
Le portrait observé est celui de la tsarine Alexandra Fedorovna Romanova (1872-1918) mariée au Tsar Nicolas II en 1894.
L’oeuf contenant le portrait a été fabriqué en Russie par Fabergé à l’occasion du mariage impérial.
Il fut offert à toutes les demoiselles d’honneur de la tsarine.
En regardant de plus près un des poinçons (celui en bas sur la photo X), il nous semble reconnaître le poinçon de la ville de Saint Petersburg.

Poinçon russe Fabergé avec le poinçon de la ville de Saint Petersburg en bas

 

Photos des derniers souverains de Russie :
Tsar Nicholas II et l’impératrice Alexandra Fedorovna, prises par A. Bajetti (Illustrierte Zeitung, 1901)

Ce bijou admirable par son ingéniosité et son histoire a pu être redécouvert au LFG. Regarder le passé au travers d’un oeuf a été une des enquêtes les plus excitantes que nous ayons pu faire au cours de cette année.
Même si aucune gemme à proprement parler n’est présente sur ce bijou, il présente incontestablement des caractéristiques exceptionnelles, auxquelles s’ajoute un intérêt historique indéniable.

Sources :
- http://www.stanhopes.info/
- http://en.wikipedia.org/wiki/Stanhope_%28optical_bijou%29
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Dagron